Le récit du l’écrivain Togolais Sami Tchak a été touché par je ne sais quelle grâce, ou quelque acte de sorcellerie, je ne sais. Comment se peut-il en effet qu’un roman qui aborde des thématiques aussi crues que le scato, la nécrophilie ou encore bien d’autres humiliations soit si émouvant et dégage en même temps pareille douceur. Dans un pays d’Afrique noire et souffrante, que l’auteur se résigne à appeler «Ce Qui Nous Sert de Pays», s’entrechoquent les mondanités obscènes de la classe dirigeante et la misère des plus démunis. C’est dans ce décor à la réalité douloureuse qu’il inscrit une intrigue criminelle singulière, où la vie est piétinée et la mort profanée.
Carlos rencontre Alberta. En temps réel l’auteur nous fait assister à leur première soirée, un moment délicieusement romantique et triste. Alberta n’en peut plus de ces hommes appâtés par sa seule chaire. «Pourquoi n’ont-ils vu que mes seins et ma bouche?» Encore une nuit d’amour de plus avec un étranger. « Dites-,moi franchement! Allez-vous rester?» Et puis une altercation éclate , un malentendu. Carlos croit qu’Alberta a critiqué son attribut, son membre trop petit. Fureur, violence, confusion. «Les mains de Carlos s’accrochèrent à son cou»…
Sami Tchak fait de son roman une sorte de récit post mortem où il avance, confession après confession, les pensées et backgrounds émotionnels de chacun de personnages. Carlos et son adolescence, sa crise identitaire et sexuelle, les espoirs d’Alberta, le soir de leur rencontre – «Parfois on se laisse pénétrer avec l’espoir que le corps étranger en nous viendra à bout de notre solitude » – et le fils d’Alberta, qui berce sa mère au son de sa voix, et qui, avec le plus grand des respects et calme, promet vengeance. Rencontre surréaliste entre ces deux hommes qui acceptent chacun l’évidence de cette mort et de celle à venir :
« – Monsieur, je dois vous tuer.
– Me tuer?
– Oui, je l’avais promis à Ma.
– Promis quoi?
– Que je tuerai celui qui lui ferait du mal
– Je comprends. »
Un roman diablement complexe, aux thématiques riches et nombreuses et qui dévoile l’âme intime et fragile de chacun des personnages, à travers une construction narrative nouvelle et des plus intelligentes. Le monologue d’outre-tombe d’Alberta est d’une émotion rare, et nous frappe, grâce à sa position dans le récit, avec une force saisissante. Sami Tchak réussit à saisir la beauté de ces individualités au plus profond de leurs souffrances et désespoir. Dans leur résignation aussi. Un contraste qui donne toute son épaisseur à ce roman mené avec une plume efficace et sensible et qui est certainement un des romans les plus originaux du cru 2004.
Anne-Sylvie Sprenger, 5 janvier 2005
De Sami Tchak
Ed. Gallimard. Coll. Continents Noirs. 2004